"Les médecins des mutuelles ne sont ni méchants ni gentils, ils sont là pour être justes et appliquer la loi"
Le Dr Julien Distexhe témoigne de son vécu de médecin-conseil, une profession décriée pour son présumé laxisme vis-à-vis des malades de longue durée.

- Publié le 29-05-2026 à 06h35
- Mis à jour le 29-05-2026 à 15h36

"Cela fait 12-13 ans que je fais ce métier. S'il y a bien quelque chose qui a explosé ces dernières années, ce sont les burn-out, le surmenage", raconte Julien Distexhe, médecin-conseil aux Mutualités libres. En 2025, près de 40 % des 576 000 malades de longue durée (hors fonctionnaires) souffraient de troubles mentaux.
Les médecins-conseils – et, par ricochet, les mutualités qui les emploient – sont dans le viseur d'une partie des responsables politiques pour leur présumé laxisme dans l'évaluation de l'incapacité de travail des malades de longue durée, dont les indemnités pèsent lourd sur les finances publiques (près de 10 milliards d'euros).
Le Dr Distexhe insiste : "Nous prenons nos décisions de manière totalement indépendante." La mutualité ne peut aucunement intervenir, assure-t-il. "On a un statut spécial reconnu par la loi qui nous protège. Je n'ai jamais eu de pression, et même si j'en avais, je pourrais les repousser."
Le grand méchant loup
"Les gens ne connaissent pas notre métier, poursuit-il. Ils croient qu'on ne se base sur rien pour donner des avis. Ils voient quelqu'un dans la rue qui semble en forme et se disent qu'il pourrait travailler. Mais ce n'est pas comme cela que ça marche. On évalue des situations complexes, dans leur globalité. On a affaire à des humains qu'il faut pouvoir comprendre."
Les indemnités de la mutuelle permettent de survivre, pas de vivre... D'ailleurs, beaucoup de gens reprennent le travail en étant encore malades. Ceux-là, on n'en parle jamais.
"Le burn-out, par exemple, ça n'arrive pas du jour au lendemain. J'essaie de comprendre pourquoi, un jour, la personne a dû aller voir son médecin parce que ça n'allait plus. J'essaie d'avoir une vision globale. Est-ce qu'elle fait encore ses courses, a des enfants, voit des amis, est-ce qu'elle prend des médicaments ou voit un psychologue… ? Je demande aussi de décrire ce qui n'irait pas si elle devait travailler."
"Peut-être que certains malades exagèrent un peu. Ils ont sans doute peur que leur dossier ne passe pas. Je peux comprendre. Mais, en consultation, des gens qui sont fatigués ou anxieux, ça se voit. La personne est nerveuse, elle perd ses mots, elle passe du coq à l'âne, elle ne sait pas se concentrer… On note tout cela dans la consultation. Pour jouer la comédie, il faut être très fort. Et puis, on s'appuie aussi sur des éléments objectifs, comme les examens médicaux effectués précédemment. On ne croit pas les gens sur parole."
Les personnes en incapacité de travail ont, elles, tendance à voir leur médecin-conseil "comme le grand méchant loup". "Elles se demandent ce qu'elles vont devenir si on leur dit non. Elles sont évaluées, jugées, comme devant un tribunal. Je n'aime pas dire que les médecins-conseils sont méchants ou gentils. Ils sont là pour être justes et appliquer la loi. Mais je reste humain dans l'application de la loi."
Une législation trop floue
La difficulté, selon Julien Distexhe, c'est que cette loi, justement, elle est floue et s'appuie sur des notions obsolètes. Une personne est dite en incapacité lorsqu'elle "perd 66 % de sa capacité de gain, c'est-à-dire la capacité à pouvoir générer un salaire", décrit-il. "Ces 66 % ne sont pas mathématiques. Il s'agit de voir si une personne peut retirer un salaire et vivre décemment malgré sa pathologie."
Or "entre médecins, on peut ne pas être d'accord sur la perte des deux tiers ou sur ce que le malade pourrait faire après six mois de formation. Dans la loi, c'est blanc ou noir. La réalité du terrain est plus complexe. Il y a beaucoup de zones grises. Que fait-on quand les perspectives de travail sont limitées parce que les gens n'ont pas de diplôme, pas de formation, qu'ils ne parlent pas bien français, qu'ils ne savent même pas lire et écrire… ?"
"Vous savez, termine le médecin-conseil, les gens ne demandent pas à être en incapacité de travail. Les indemnités de la mutuelle permettent de survivre, pas de vivre… D'ailleurs, beaucoup de gens reprennent le travail en étant encore malades. Des malades qui travaillent à temps partiel parce qu'ils ne s'en sortent pas sur le plan financier, j'en vois beaucoup. Mais ceux-là, on n'en parle jamais."
