"Ça a changé ma vision de la vie" : Pierre, 97 ans, et Justine, 28 ans, ont un point commun, leurs pèlerinages vers Compostelle
En 2023, un peu moins de 3 000 Belges ont parcouru les chemins de Compostelle. Pierre et Justine ont déjà pris part à ce pèlerinage, séparément. Témoignages croisés de deux Belges que tout oppose… ou presque.

- Publié le 01-04-2026 à 06h53
- Mis à jour le 01-04-2026 à 11h28

Pierre a 97 ans, Justine en a 28. Ils ne se connaissent pas. Si, en apparence, tout les oppose, ils ont tout de même un point commun : avoir emprunté les chemins de Compostelle. "Qui suis-je ? Je suis un vieil homme de 97 ans", se présente d'emblée Pierre Swalus avec humour. L'ancien professeur universitaire a rallié quatre fois Saint-Jacques-de-Compostelle à pieds depuis la Belgique avec son épouse, décédée il y a trois ans. Leur premier pèlerinage a eu lieu en 1990, un an après le départ à la retraite de Pierre.
Une vie beaucoup plus sobre
"Mon épouse et moi aimions bien marcher longtemps sans très bien savoir où l'on allait arriver puisqu'on ne connaissait pas les lieux avant d'y être. On aimait découvrir au fur et à mesure les paysages et de nouveaux villages", se rappelle Pierre. Le couple appréciait aussi le fait de quitter la société de consommation qui nous entoure. "On a tout plein de gadgets, tout est aseptisé, tout est prévu. Là, nous partions avec une tente et nous campions parfois. Nous allions aussi chez l'habitant, c'était une vie beaucoup plus sobre. Pendant trois mois, on n'avait que le contenu de nos sacs à dos alors que la maison regorge d'armoires et d'un tas de choses utiles mais dont on sait très facilement se passer."
Si Pierre et son épouse étaient croyants lors de leur premier chemin, ils sont ensuite devenus agnostiques. Pas de motivation religieuse donc, mais plutôt spirituelle. "Quand on est à son domicile, on a des tas d'occupations. Quand on marche pendant des jours, on réfléchit beaucoup. Lors d'un de nos pèlerinages, on s'est remémoré toute notre vie. On a ensuite écrit un document pour nos enfants qui faisait un peu le bilan de ce qu'elle avait été", confie le retraité avec émotion.
À l'arrivée à Saint-Jacques, Pierre n'a ressenti ni fierté ni accomplissement. "Quand on arrive à Compostelle, c'est fini. Il y a un peu de regret, explique-t-il plutôt. On se dit qu'on a terminé, qu'on est arrivés au bout et qu'on n'ira pas plus loin."
Fort de ses aventures sur les chemins de Compostelle, Pierre est aujourd'hui à la tête d'un site web dédié au pèlerinage. "J'ai créé ça tout à fait par hasard", se souvient-il. "En 1994 ou 1995, une de mes filles partait en France pour y ouvrir un camping. Je me suis dit que j'allais créer un site internet pour lui faire de la réclame. Je m'y suis mis et ça m'a intéressé. J'ai commencé par écrire quelques renseignements que je pouvais retirer de notre premier pèlerinage, puis ça s'est progressivement développé", raconte-t-il. Aujourd'hui, le site compte plusieurs centaines de pages et est toujours maintenu à jour avec minutie par Pierre.
Le besoin de partir
De son côté, Justine Dehem a parcouru seule le chemin vers Compostelle l'année dernière. À l'époque, la jeune femme qui dispose d'une formation en kinésithérapie ressentait le besoin de partir et de se retrouver seule avec elle-même. "Je travaillais dans une mutuelle à Bruxelles en tant que kinésithérapeute, mais ça n'allait pas du tout. Je suis restée dans ce travail pendant un an, alors que je n'étais pas du tout heureuse. La relation amoureuse dans laquelle j'étais depuis 5 ans n'allait pas non plus. Bref, il n'y avait rien qui allait !", résume-t-elle.
Après avoir hésité avec une retraite de yoga dans les montagnes d'Inde ou un tour de l'Asie ou de l'Amérique latine, Justine a finalement opté pour les chemins de Compostelle, pour des raisons de sécurité, mais aussi de proximité avec la Belgique. Une fois arrivée à Saint-Jacques, la jeune femme dit avoir ressenti beaucoup d'émotions, dont la fierté et la joie d'avoir été jusqu'au bout. À ces sentiments, s'est aussi mêlée la tristesse de comprendre que c'était fini et de devoir quitter les pèlerins rencontrés sur le chemin. "J'ai eu la peur de me dire 'Ok, j'ai fini' Et maintenant, qu'est-ce que je fais ?'", confie-t-elle. Motivée, Justine continue ensuite son chemin jusqu'à la côte, avant de rejoindre Porto.
Des moments compliqués
Certains jours ont été plus compliqués. "Mais c'est ce qui fait qu'on apprécie aussi les beaux moments, relativise la jeune femme. "Au début, c'était difficile à cause du physique, qui ne suivait pas. J'avais l'objectif de faire entre 20 et 30 kilomètres par jour. Mais au final, mon corps n'arrivait pas à suivre. J'ai dû prendre un jour de pause parce que je n'y arrivais plus. Et quand le physique commence à s'habituer, c'est le moral qui prend parfois des coups. Parfois, tu as envie d'être avec des gens et tu te retrouves seule. Et inversement, tu as envie d'être seule et tu es avec des gens", explique-t-elle.
Lors de son pèlerinage, Justine a vécu un autre moment difficile lorsque la relation avec son copain de l'époque s'est terminée. "Je voulais rentrer en Belgique parce que j'avais envie d'être entourée de mes proches, confie-t-elle. Je suis restée des heures au téléphone avec eux. Ils m'ont dit de rester encore une semaine et de faire le point après. Au bout de cette semaine, je n'ai plus eu envie de rentrer, mais d'aller jusqu'au bout de mon chemin."
Et d'ajouter : "Ça a changé ma vision de la vie. Avant, je pensais qu'il fallait rentrer dans le schéma : avoir un CDI qui rapporte beaucoup d'argent, acheter une maison, fonder une famille. Aujourd'hui, je me rends compte que ce dont j'ai envie, c'est d'être en accord avec moi-même, que j'aie un copain ou pas, que j'aie un CDI ou non. Le plus important, c'est que je sois heureuse dans ce que je fais."
Depuis son retour, Justine affirme profiter de chaque instant et apprécier les petites choses de la vie. Si elle avait quelque peu perdu foi en l'humanité dans son métier de kinésithérapeute, elle a retrouvé, lors de son pèlerinage, la bienveillance qui lui manquait. "Avant, les gens me mentaient souvent dans les yeux pour essayer de toucher les aides financières de la mutuelle. Sur le chemin, les gens étaient super gentils. Ils faisaient attention l'un à l'autre. Certains m'ont offert un café alors que je ne les connaissais même pas", se souvient-elle.
