À quoi ressemble une animation à l'éducation à la vie affective et sexuelle ? "C'est un espace de parole où les élèves peuvent déposer leurs questions"
Les deux séances d'Evras rendues obligatoires au cours de la scolarité (en 6e primaire et en 4e secondaire) ne sont pas des cours d'éducation sexuelle. On ne va pas apprendre aux (pré) ados comment se masturber ni les inciter à déballer leur intimité.

- Publié le 06-09-2023 à 11h27
- Mis à jour le 06-09-2023 à 12h35
Comment va se passer "la première fois" avec mon petit copain ? Pourquoi est-ce que je n'ose pas dire que je préfère les garçons ? Est-ce normal de ne plus se confier à sa maman à 12 ans ? Quand mes règles vont-elles arriver ? Dans la tête des enfants et des (pré) adolescents, les questions se bousculent. Elles sont liées à leur âge mais aussi au contexte d'une société hypersexualisée, qui les surexpose à un grand nombre de messages et d'injonctions dans les médias, sur leurs réseaux sociaux (Tik Tok, Instagram, Snapchat…), dans la pub… À 11 ans, 90 % des enfants ont déjà vu des images pornos sur Internet.
Seuls, ils ne disposent pas des clés pour déchiffrer tout ça. L'éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (Evras), une des missions obligatoires de l'école depuis 2012, vise à accompagner les jeunes dans ce développement pour les aider à devenir des adultes épanouis.
Jusqu'ici, les modalités de l'Evras étaient laissées à l'appréciation de chaque école. Résultat : sur le terrain, la réalité est plutôt disparate. Certains établissements organisent régulièrement des animations, pour chaque niveau ; d'autres en mettent en place à l'occasion ; d'autres encore, jamais.
Il ne s'agit pas d'apprendre la masturbation à l'école
À partir de cette année, chaque élève devra, au minimum, bénéficier de deux séances d'Evras au cours de sa scolarité, en sixième primaire (l'âge du début de la puberté) et en quatrième secondaire (juste avant l'âge moyen des premières relations sexuelles). Le texte validant ce dispositif doit être voté ce jeudi en séance plénière du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (lire par ailleurs).
Mais que fait-on au cours de ces séances ? Les mots "éducation sexuelle" continuent à faire très peur à de nombreux parents. Contrairement à ce que prétendent des pétitions qui circulent activement sur les réseaux sociaux "contre l'Evras à l'école", il n'est absolument pas question d'inciter les petits de maternelle à s'interroger sur leur identité de genre, ni d'apprendre la masturbation ou l'orgasme à des élèves de 9 ans, ni d'instiller l'idée qu'il peut être excitant de partager des sextos (des messages à caractère sexuel explicite) ou des nudes (des photos intimes) à des préados…
Un temps d'arrêt
"Ce n'est pas du tout un cours d'éducation à la sexualité, où on imposerait un contenu à caractère sexuel aux enfants", insiste Lola Clavreul, directrice de la Fédération des Centres pluralistes de planning familial – les centres de planning sont les principaux partenaires des écoles pour organiser les animations Evras. "Il faut plutôt imaginer un temps d'arrêt, un espace de deux heures, où les élèves peuvent déposer toutes leurs questions, leurs inquiétudes, leurs préoccupations, poursuit Lola Clavreul. Il n'y a pas de contenu préétabli : on ne vient pas faire un cours sur la puberté."
Les animatrices partent des questions des élèves, récoltées de façon anonyme. "Il n'est pas question de déballer son intimité, ajoute la détentrice d'un master en sciences de la famille et de la sexualité (UCL). On va rebondir sur les questions, les décoder et y répondre de façon adaptée en fonction de la maturité du groupe."
"On ne peut pas faire effraction avec certains sujets"
Les interventions sont préparées en amont avec les écoles pour construire un projet qui a du sens, précise Doris Van Cleemput, animatrice et directrice du centre de planning familial d'Evere. "On ne va jamais exposer l'intimité du jeune dans un groupe", assure aussi la psychologue. Les professionnels, spécifiquement formés, utilisent des outils permettant une mise à distance : création d'un couple fictif, situation inventée par les élèves à laquelle ils peuvent s'identifier sans parler d'eux-mêmes, jeux de rôle, quiz, etc. "C'est un travail d'équilibriste : on doit s'adapter aux questions qui émergent sans faire violence aux autres élèves. On ne peut pas faire effraction avec certains sujets, mais on doit pouvoir répondre aux questions des jeunes et ne pas les nier. On essaie d'ouvrir à la tolérance sans créer de blessures."
Ce n'est pas toujours simple. L'adolescence, c'est l'âge de la provocation et des outrances. Les professionnels entendent des expressions intolérantes, voire violentes. "Quand un jeune exprime des propos homophobes, on essaie de comprendre pourquoi il pense comme ça et de déconstruire ensemble les peurs et les clichés."
Ces espaces de parole, bienveillants et confidentiels, permettent aussi de donner les coordonnées d'associations ressources et de personnes relais (un éducateur, un professeur formé, une infirmière du PMS…) vers qui les élèves pourront se diriger ultérieurement en cas de besoin.
Selon l'âge et la maturité des élèves
Les interventions dans les écoles, qui se font la plupart du temps en coanimation, s'adaptent à l'âge et à la maturité des élèves. En sixième primaire, on proposera par exemple aux enfants de 11-12 ans d'écrire un mot qui leur fait penser à l'adolescence, à glisser dans une boîte, explique Virginie Lardinois, psychologue et animatrice au planning familial de Watermael-Boitsfort. Une manière d'entamer la discussion de façon anonyme. "Ils évoquent les changements du corps, la puberté, les libertés qu'un jour ils auront… Des questions qui les concernent tous." La psychologue se dit parfois surprise par de fausses informations qui circulent entre les élèves. Elle évoque cette fake news à propos du soi-disant "gland de lait" qui tomberait à la puberté chez les garçons… "En fait, quand on arrive en classe, les élèves sont souvent très informés mais il y a un mélange de vrai, de faux et de choses mal comprises. On doit répondre et rectifier. Mais on ne part pas d'une liste de thèmes précis, qui seraient fixés à l'avance, et dont on déciderait de leur parler. C'est plus intéressant pour eux qu'on réponde à leurs questions."
Les débats de société percolent à l'école
En quatrième secondaire, les adolescents mettent d'autres sujets sur la table : les premiers rapports sexuels, les relations difficiles (en couple, en amitié…), l'amour, la contraception, le plaisir, le consentement, le cyberharcèlement, l'autorité parentale, les rapports parfois compliqués avec l'école… Les thèmes qui font débat dans la société percolent forcément à l'école. "Il y a quelques années, il y avait un boom de questions sur les réseaux sociaux. Aujourd'hui, les questions sur les identités et les expressions de genre sont plus présentes. C'est le reflet de l'évolution sociétale."
