"Il fait du Saint-Nicolas avant Saint-Nicolas" : Lotfi Mostefa, le "soldat" du PS au cœur de la tempête du Foyer anderlechtois
Le président du Foyer anderlechtois est au cœur d'une tempête politique et judiciaire. Portrait d'un champion des urnes que l'état-major socialiste tente de protéger par tous les moyens.

- Publié le 04-06-2026 à 06h31
- Mis à jour le 08-06-2026 à 14h07

Il est l'homme qu'une partie du landerneau politique bruxellois veut abattre à tout prix, tout autant que le soldat que le PS local tente de sauver, par tous les moyens.
Visé par des perquisitions, Lotfi Mostefa (PS) traverse une véritable tempête médiatique et politique, depuis les révélations de l'émission Pano (VRT), puis de La Libre. Celles-ci mettent en lumière des témoignages et des documents dénonçant un clientélisme électoral, des ingérences politiques et du favoritisme au Foyer anderlechtois, la plus grande société de logements sociaux de la capitale.
Mais qui est cet échevin de 40 ans, diplômé en sciences politiques de l'ULB? Certains, au sein des autres partis et même du sien, lui reprochent – sous couvert d'anonymat – un fonctionnement "aux accents mafieux", usant et abusant de ses réseaux pour étendre son influence et faire pression sur ses contradicteurs. D'autres, comme Fabrice Cumps (PS), bourgmestre d'Anderlecht, s'étonnent au contraire qu'on "reproche à M. Mostefa d'être trop impliqué dans sa fonction".
À Anderlecht, Lotfi Mostefa passe pour l'homme politique le plus puissant, devant son bourgmestre, qui a obtenu moins de voix que lui aux dernières élections communales.
Cette popularité s'est bâtie sur le Foyer anderlechtois et ses 4 100 logements. "Un mandat au Foyer donne un accès privilégié aux électeurs", analysait un élu local dans La Libre. Sa proximité payante avec les locataires s'est doublée d'une propension assumée à la promotion personnelle.
Une stratégie marketing déclinée sous plusieurs formes : des distributions de frites gratuites sur le budget de l'institution à la mi-mai 24 — un simple "support ludique de cohésion sociale" selon le bourgmestre Fabrice Cumps —, jusqu'à l'envoi massif, à cinq jours des communales, d'un courriel annonçant opportunément sa reconduction à la tête du CPAS (une fonction qu'il a quitté depuis).
La politique de l'intimidation ?
En coulisses, les élus qui l'ont côtoyé décrivent une atmosphère pesante. Plusieurs, même au sein de la majorité, font état de leur crainte face à "l'intimidation" dont ils feraient l'objet de la part de l'entourage de l'élu socialiste. "Il n'hésite pas à utiliser des relais, avec une capacité redoutable, notamment sur les réseaux sociaux, pour attaquer ses rivaux", observe un élu local.
La tension a toutefois franchi un cap inédit avec les accusations de Halina Benmrah (MR), échevine de la Mobilité. Dans un courrier cinglant envoyé récemment au Collège, elle reproche à Lotfi Mostefa d'avoir tenu, lors d'une réunion, des propos "indignes à caractère menaçant", affirmant disposer de "dossiers" sur plusieurs membres de la majorité s'ils continuaient à réclamer sa démission. Elle a fait aussi état du sentiment d'insécurité croissant qui a suivi cette réunion : appels anonymes nocturnes, bruits suspects dans son jardin, menaces sur les réseaux sociaux et détérioration du véhicule de sa collaboratrice.
"Pour moi, il est clair que c'est lié au Foyer anderlechtois, car l'entourage de Lotfi Mostefa pense que nous sommes le corbeau", confiait-elle à La Libre, en référence au lanceur d'alerte qui alimente la presse.
À ce stade, aucun élément de preuve ne permet de relier ces intimidations à l'échevin. Ces accusations sont d'ailleurs fermement démenties par son avocat, qui envisage une plainte.
Face à ce tableau sombre, Lotfi Mostefa insiste à l'inverse sur la violence dont il fait lui-même l'objet. L'élu affirme à La Libre avoir été la cible de menaces physiques directes à son domicile par des individus exigeant un logement, et précise avoir déposé plainte.
"Il a confondu le rôle d'échevin et de président"
L'offensive du MR est doublée par le témoignage cinglant de Marcela Gori (MR), désignée vice-présidente du Foyer anderlechtois au sortir des élections d'octobre 2024. "Lotfi Mostefa est quelqu'un de très manipulateur. Quand je suis montée au créneau pour dire qu'avant d'attribuer un local à une société, il fallait un appel à projets, il m'a bien fait comprendre que cela n'allait pas de soi."
La conseillère communale libérale estime que l'échevin outrepasse largement le cadre légal de ses fonctions : "Il pense avoir le droit de faire des entretiens pour engager du personnel, de les rencontrer pour donner des directives. Or, la loi dit qu'il peut présider le CA, le comité de gestion, et représenter le Foyer. Cela s'arrête là. Il a confondu le pouvoir d'un exécutif, d'un échevin, avec la présidence d'un conseil d'administration."
Marcela Gori décrit un climat de peur où s'opposer au président équivaudrait à voir son poste supprimé. L'élue affirme faire elle-même l'objet d'attaques personnelles systématiques, l'échevin l'accusant d'être le "corbeau". "Alors que j'émettais un désaccord en CA, Lotfi Mostefa m'a dit qu'il allait prendre contact avec la bâtonnière et que j'allais être radiée du barreau." Elle assure avoir déposé plainte à la police.
Ces critiques sur l'absence d'appels à projets résonnent avec l'affaire du Jetlag Barber. Ce local commercial du Foyer a été loué sans mise en concurrence à une société dont faisait partie Safouane Akremi (Vooruit), proche de Lotfi Mostefa, alors qu'il cumulait sa fonction de locataire avec celle de président de la SLRB, l'organe de tutelle du Foyer… Soupçonné de conflit d'intérêts, ce dernier a récemment démissionné.
Dans la foulée, le Foyer anderlechtois a déposé plainte au pénal contre l'ancienne secrétaire de Lotfi Mostefa, soupçonnée de corruption – des accusations qu'elle qualifie de calomnies.
La conquête du pouvoir et "l'école du vice"
Pour comprendre la trajectoire de Lotfi Mostefa, il faut remonter à ses débuts, en 2009, et surtout à son écolage politique.
L'homme n'est pas décrit comme obsédé par l'argent, mais bien par le pouvoir. "Depuis sa première élection, il fonctionne de manière clientéliste", se souvient un ancien élu qui l'a côtoyé au sein du mouvement de jeunesse du PS – cette structure que François Mitterrand présentait ironiquement comme "l'école du vice". "Son leitmotiv, c'était d'obtenir un poste exécutif d'échevin. Sa méthode : aller à Cureghem, dans les clubs de sport, dans les ASBL, promettre des choses et faire miroiter des subsides."
En 2013, il intègre le cabinet d'Emir Kir à Saint-Josse, au sein d'une commune dont la gestion a récemment été épinglée pour son emprise politique sur l'administration.
Il passe ensuite six ans à la Ville de Bruxelles sous la houlette de Philippe Close. En 2018, il obtient le second score du PS anderlechtois mais se voit écarter de l'exécutif par l'ancien bourgmestre Eric Thomas. Lotfi Mostefa ne se démonte pas et hérite en 2020 d'un mandat stratégique : la présidence du Foyer anderlechtois. Il devient progressivement le "soldat" d'Ahmed Laaouej, pivot de la galaxie socialiste bruxelloise, pour qui Anderlecht est un bastion clé. Sur le terrain, il fait preuve d'un opportunisme redoutable, se montrant notamment très offensif contre le plan de mobilité Good Move pour torpiller politiquement l'ancienne échevine Groen, Susanne Mueller-Huebsch.
Des photos d'Akouz déguisé en femme
Le nom de Lotfi Mostefa a aussi surgi dans un dossier noir — et pourtant méconnu — du PS local : l'affaire Mustapha Akouz. Ce dernier n'est pas un inconnu pour le public : en novembre 2024, il présidait le CPAS d'Anderlecht lorsque l'émission Pano a révélé des soupçons de fraude sociale au sein de l'organisme. Lors de la diffusion du reportage, la présidence était occupée par Lotfi Mostefa, qui appliquait déjà sa stratégie actuelle de défense : le silence radio.
À trois jours du scrutin, un message réapparaissait sur Facebook. Le commentaire y expliquait que "l'échevin transformiste d'Anderlecht" était un "menteur", affirmant qu'il aurait "peur de dire qu'il est gay", lui "qui se dit musulman".
Mais le litige avec Akouz, proche de Rachid Madrane- l'ancien rival d'Ahmed Laaouej- est antérieur. Juste avant les communales de 2018, un mail anonyme contenant des photos privées de Mustapha Akouz – déguisé en femme lors d'une pièce de théâtre – avait été envoyé à 15 000 fonctionnaires, accompagné de commentaires malveillants sur sa vie privée. À trois jours du scrutin, le message réapparaissait sur Facebook. Le commentaire y expliquait que "l'échevin transformiste d'Anderlecht" était un "menteur", affirmant qu'il aurait "peur de dire qu'il est gay", lui "qui se dit musulman".
"C'était une mise à mort politique", se souvient un ancien ténor socialiste.
Placé sous protection policière, Mustapha Akouz avait alors déposé plainte en justice et saisi le comité de vigilance du PS, accusant ouvertement Lotfi Mostefa d'être l'instigateur de cette cabale. Inculpé dans cette affaire, Lotfi Mostefa avait finalement bénéficié d'un non-lieu en justice, contrairement à deux prévenus condamnés pour harcèlement.
Le comité de vigilance du PS avait, de son côté, classé le dossier sans suite, permettant à l'élu de conserver la confiance de sa fédération. Signe de la complexité des réseaux anderlechtois : l'un des deux maîtres chanteurs condamnés à six mois de prison partageait récemment sur Facebook une pétition de soutien à… Lotfi Mostefa.
Pourquoi le PS fait bloc
Malgré l'accumulation des dossiers, la fédération bruxelloise du PS affiche une solidarité de fer. La secrétaire d'État au Logement Karine Lalieux et Ahmed Laaouej sont immédiatement montés au front.
Plusieurs sources évoquent d'ailleurs le fonctionnement clanique d'Ahmed Laaouej, réputé pour ne jamais lâcher ses proches.
""Lotfi était un tout proche. Je ne doute absolument pas de son honnêteté. S'il est recordman de voix à Anderlecht, c'est parce qu'il est partout, tout le temps."
Mais à la Ville de Bruxelles, Philippe Close défend tout aussi farouchement son ancien collaborateur : "Lotfi était un tout proche. Je ne doute absolument pas de son honnêteté. S'il est recordman de voix à Anderlecht, c'est parce qu'il est partout, tout le temps."
Cette ligne de défense traverse en fait toute la hiérarchie, jusqu'à Paul Magnette, président national. "Moi, je n'aurais jamais eu le soutien de Jean-Marc Nollet dans un tel cas", s'amuse Nadia Kammachi (Écolo), ancienne collègue de majorité de Mostefa. "Par leur soutien, Lalieux, Magnette ou Cumps justifient ces ingérences et normalisent ces comportements."
Le pari de la montre et la politique du "Saint-Nicolas"
Au PS, le calcul politique est limpide : le parti a plus à perdre en lâchant son champion électoral – ouvrant potentiellement la boîte de Pandore – qu'en le protégeant. Les pratiques dénoncées par Pano et La Libre sont perçues par les socialistes comme de la politique de terrain, tout au plus un peu zélée.
Un socialiste bruxellois résume la philosophie locale : "Dans son rôle de président du Foyer, Lotfi est extrêmement paternaliste. Mais il a simplement chipoté sur tout l'espace qui était le sien, via les plans de relogement. Quand on sait que la SLRB va valider un dossier de logement, le président fait partir un courrier pour annoncer la bonne nouvelle. Tout le monde le fait. Il fait du Saint-Nicolas avant le courrier de Saint-Nicolas. Mais il n'a jamais enfreint la loi. C'est un vrai bosseur, et ce n'est pas un homme d'argent."
Contacté par La Libre, Lotfi Mostefa n'a pas souhaité répondre aux attaques. De son côté, son entourage qualifie les accusations, notamment celles d'intimidation de son entourage, de "fantasmes destinés à l'abattre".
Didier Noltincx, chef de cabinet du bourgmestre, abonde : "Son entourage est bigarré, comme la société anderlechtoise, mais je n'y ai jamais vu de bandits de grand chemin. En étant actif, Lotfi s'expose, tandis que beaucoup d'élus ne se réveillent que trois semaines avant les élections…"
Sur le plan local, les socialistes s'emploient à verrouiller l'échiquier, en empêchant la suspension de Lotfi Mostefa. En étant parvenu à limiter le champ d'expression de la commission d'enquête parlementaire, le parti espère voir l'incendie politique s'éteindre avec l'arrivée des vacances d'été. Reste à voir si ce bouclier s'avérera assez solide pour tenir jusque-là…
