Elections européennes : le centre de gravité du Parlement a bougé vers la droite mais sans bouleverser l'hémicycle
L'extrême droite progresse, mais pas au point de rebattre les cartes. Les conservateurs, grands vainqueurs, les socialistes et libéraux ont encore, ensemble, une majorité de sièges. Le scrutin, par ailleurs, fragilise le pouvoir à Paris et Berlin.

- Publié le 10-06-2024 à 21h14
- Mis à jour le 10-06-2024 à 22h04

Les résultats des élections européennes ne sont pas encore définitifs, mais il est déjà clair qu'ils ont entraîné un basculement marqué du Parlement européen vers la droite. Même si ces résultats modifient le centre de gravité de l'assemblée, ils ne devraient pas pour autant provoquer de chamboulements politiques majeurs. En revanche, l'impact des européennes s'étend au-delà de l'hémicycle. On a enregistré dimanche de fortes secousses dans divers des États membres, dont l'Allemagne et, surtout, le France.
Voici les principaux enseignements du scrutin.

La droitisation du PPE lui a réussi…
Manifeste sur des sujets comme le Pacte vert ou la migration, la stratégie de droitisation mise en place depuis un an par l'Allemand Manfred Weber, président et chef du groupe parlementaire du PPE a percolé au niveau national, et elle a payé. Les conservateurs sont les grands vainqueurs des élections et renforcent leur place de groupe le plus important de l'hémicycle. Les partis membres du PPE arrivent en tête ou premier ex-aequo dans une quinzaine de pays dont l'Allemagne (largement) et l'Espagne ; partagent la première place en Pologne, en Suède, et en Belgique ; réalisent de bons résultats en Hongrie, en Italie et aux Pays-Bas.
Le PPE devrait occuper entre 185 et 190 sièges des 720 du prochain Parlement européen, contre 176 (sur 705) à la fin de législature écoulée." Nous sommes la seule force pro-européenne qui gagne des sièges", s'est félicité Manfred Weber. Sa position de vainqueur des européennes permet une fois encore au PPE de réclamer la présidence de la Commission pour sa Spitzenkandidatin, Ursula von der Leyen. L'Allemagne possède de bonnes chances de rempiler pour un second mandat, mais les jeux ne sont pas encore faits.

La "majorité von der Leyen" a rétréci
Lors de la législature écoulée, le PPE formait, avec les socialistes et démocrates (S&D) et les libéraux une majorité informelle dite "majorité von der Leyen", qui appuyait la Commission et sa présidente. Les trois groupes continuent à disposer, ensemble, d'une majorité un peu supérieure à 400 sièges, mais la "vraie-fausse" tripartie a perdu des plumes. Le S&D est pénalisé par le recul des sociaux-démocrates allemands, mais maintient. cependant sa position de second groupe, avec environ 135 sièges. Il profite de bons résultats en Espagne, en Italie, en France, dans les pays nordiques, voire en Belgique. La chute des libéraux est plus nette : Renew, qui comptait 102 élus, perd une vingtaine de sièges, notamment en raison de la défaite en France de la coalition Besoin d'Europe, rassemblée autour des macronistes.
Il n'y a, arithmétiquement, pas d'alternative à la reconduite de l'alliance entre le PPE, le S&D et Renew. Cette majorité serait-elle suffisante pour assurer la réélection d'Ursula von der Leyen par le Parlement européen, si celle-ci est à nouveau désignée par les chefs d'État et de gouvernement des Vingt-sept, lors de la réunion du Conseil européen des 27 et 28 juin prochain ? La barre est fixée à 361 députés.
Sophie Pornschlegel, directrice des études et du développement au think tank Europe Jacques Delors, estime que la présidente de la Commission "sort renforcée de cette élection, c'est sûr". "UvdL" est cependant loin d'être assurée de faire le plein de voix dans les trois grands groupes, dont le sien. "Au sein du PPE, il y a quand même de grandes divisions quant à sa personne à cause des choix politiques qu'elle a posés, comme le Green deal. Le PPE est tellement tourné vers la droite qu'elle paraît presque de gauche" , ironise Mme Pornschlegel. Ursula von der Leyen n'a pas oublié qu'en 2019, elle avait été élue avec une courte majorité de 9 voix sur 705. Aussi cherche-t-elle à s'assurer un viatique, notamment en courtisant les troupes de la Première ministre italienne d'extrême droite Giorgia Meloni. Mais en s'aventurant de ce côté du spectre politique, la présidente de la Commission prend le risque de s'aliéner des socialistes, des libéraux. "Et si elle cherche plutôt les voix des Verts, elle va en perdre au PPE", souligne une source européenne. Qui glisse : "Peut-être les leaders européens jugeront-ils qu'elle n'est pas la mieux placée".
Eric Maurice, analyste au European policy centre, à Bruxelles, se montre assez optimiste quant à la reconduction de l'Allemande : "On aurait pu imaginer une majorité difficile à trouver pour Ursula von der Leyen, mais il y a une certaine stabilité au Parlement européen et une position renforcée du PPE. Il y avait pas mal de signes qui laissaient entendre que le soutien du Conseil européen n'était pas forcément garanti, mais la configuration à la sortie du scrutin a réduit les chances de le voir vouloir changer le personnel, d'autant que cela simplifie le jeu des nominations" – plusieurs hauts postes européens sont à pourvoir.
L'extrême droite progresse dans les trois grands États membres
Comme en 2019, les partis d'extrême droite sont en progression, mais moindre qu'annoncée par les sondages. "La montée de l'extrême droite est à géométrie variable. Quatre des cinq plus grands États membres envoient des contingents importants de droite nationaliste et extrême droite. Mais dans un certain nombre de petits États, elle fait moins bien que prévu ", constate Éric Maurice. Si le groupe des conservateurs et réformistes européens (ECR) passe de 69 à 73 sièges, il le doit en particulier aux performances du parti post-fasciste Fratelli d'Italia de la présidente du Conseil Giorgia Meloni, qui a fait élire 25 députés, ainsi qu'au PiS polonais, qui même en baisse, conserve 20 élus.
La situation est comparable au sein du groupe Identité et démocratie (ID) qui bénéficie du triomphe du Rassemblement national, qui a recueilli 31,7 % des suffrages en France. Trente élus du RN siégeront au Parlement, ce qui en fait la délégation nationale la plus importante, à égalité avec les chrétiens-démocrates allemands du PPE. L'ID passe de 49 sièges à 58, mais c'est une hausse en trompe-l'œil, puisque c'était grosso modo le nombre d'élus que comptait le groupe avant d'exclure l'AfD, jugée infréquentable, à l'approche des élections. ID pâtit de la déroute des Italiens de La Lega de Matteo Salvini : des 22 députés qu'ils comptaient, ils n'en conserveraient que 8. Leur partenaire de coalition gouvernementale Giorgia Meloni a siphonné le vote italien d'extrême droite.
Le compte des élus d'extrême droite et de la droite nationaliste doit aussi intégrer les membres de partis non inscrits ou pas encore affiliés à une famille européenne. Parmi les premiers, l'AfD effectue une percée en Allemagne (à l'est, surtout), passant de 12 à 17 sièges. Le parti d'extrême droite se classe deuxième, devant les sociaux-démocrates du chancelier Scholz. Dans les rangs des non-inscrits, on trouve aussi le Fidesz du Premier ministre hongrois Viktor Orban, qui avait quitté le PPE (pour éviter d'en être exclu) et dont la dizaine d'élus cherchent une famille politique.
Recomposition du paysage politique
Comme après chaque élection, il va y avoir des glissements tectoniques qui vont reconfigurer le Parlement européen. Souvent évoquée, la fusion des groupes d'extrême droite reste un scénario très hypothétique. "Il va y avoir encore des mouvements dans les groupes de droite qui peuvent changer, non pas la dynamique générale, mais ne serait-ce que la place de ECR ou ID par rapport à Renew", prédit néanmoins Eric Maurice. Si les libéraux devaient perdre leur troisième place, "ce ne serait pas anodin". Il est aussi question de la possible émergence, à côté de La Gauche, d'un second groupe de gauche radicale, "plutôt pro-russe et très populiste" , pose Sophie Pornschlegel. Ce groupe pourrait réunir des partis tels que celui de l'Allemande Sahra Wagenknecht ou Smer du Premier ministre slovaque Robert Fico, avance Sophie Pornschlegel.
Par ailleurs, certaines délégations se verraient bien changer de crémerie. Côté belge, l'élu des Engagés, Yvan Verougstraete, est tenté de quitter le PPE, trop droitier à son goût. La N-VA pourrait abandonner l'ECR pour aller rejoindre les rangs du PPE ou de Renew. Les libéraux discutent aussi avec les quatre élus du parti pan-européen Volt. On n'en est encore, pour l'heure, qu'aux supputations. Les groupes vont se constituer dans les semaines qui viennent – un groupe doit rassembler au minimum 23 élus, provenant des sept États membres – mais ce n'est qu'à la mi-juillet, à la veille de la séance inaugurale qu'on saura qui siège où.
L'impact des européennes sur la politique nationale
Les élections européennes sont organisées au suffrage universel direct dans tous les États membres, tous les cinq ans, pour renouveler le Parlement européen. Addition de vingt-sept scrutins nationaux "elles servent aussi de tests et de référendums pour voir quelle est l'humeur politique dans les différents États membres", fait remarquer Sophie Pornschlegel.
En Allemagne, les partis de la coalition rouge/verte/libérale ont tous été défaits et le SPD du chancelier Scholz est même dépassé par l'AfD. En France, le président Macron, confronté à la très nette victoire de ses opposants du RN, a décidé de dissoudre l'Assemblée nationale et d'organiser des législatives anticipées qui se tiendront le 30 juin et le 7 juillet. Que le pouvoir sorte à ce point affaibli dans les deux plus grands États membres de l'Union ne sera pas sans conséquence sur la politique européenne. "En Allemagne, on avait une coalition dysfonctionnelle avec un chancelier faible qui ne prend pas de décision et ça risque de pas changer", soupire Eric Maurice. "La politique européenne de la France est majoritairement faite à l'Élysée. Ca veut dire que Macron garde quand même la main. Mais c'est vrai que ça va être plus difficile pour lui de trouver la légitimité interne pour certains choix", complète Sophie Pornschlegel. Qui prédit que cette double défaite ne va pas contribuer à améliorer des relations franco-allemandes peu harmonieuses.
