Robert Vertenueil (FGTB) : "Sans augmentation des salaires, la paix dans les entreprises sera menacée"
le chiffre définitif de la marge sera entériné en janvier

- Publié le 29-11-2018 à 06h37
- Mis à jour le 29-11-2018 à 09h23

Le président de la FGTB Robert Vertenueil a appris que la marge salariale préalable aux discussions de l'accord interprofessionnel était de… -0,2 % ! Il n'y aurait pas de marge, donc. "Je suis en colère", dit-il. Les gilets rouges seront aussi dans la rue le 14 décembre.
Il est remonté, le président de la FGTB. L'homme est en train de façonner le plan de mobilisation - plan prévu du 10 au 14 décembre comme annoncé avant la Toussaint. Et "les dossiers à charge" du gouvernement s'accumulent. "On avait décidé d'axer notre mobilisation sur plusieurs thèmes : le pouvoir d'achat, les pensions et la pénibilité, ainsi que la qualité de l'emploi. Je pense cependant qu'avec ce qu'on vient d'apprendre, le pouvoir d'achat va être central… D'autant que les discussions autour de l'accord interprofessionnel vont être concomitantes", lâche-t-il.
En quoi consiste cette mauvaise nouvelle qui vous fait voir rouge ?
Nous avons appris qu'en préparation de ces négociations entre partenaires sociaux, le Conseil central de l'économie, comme le prévoit la loi de compétitivité de 1996, a estimé la marge salariale disponible (NdlR : dont le chiffre sera entériné en janvier) à -0,2%. Elle est donc de zéro. Là, je dis : attention danger. Parce que si je dois venir à la table des négociations en n'ayant rien à discuter, cela va très mal se passer. Le gouvernement refuse de voir qu'il y a aujourd'hui une partie de la population qui ne parvient plus à joindre les deux bouts. Les "gilets jaunes", parmi lesquels on retrouve pas mal de militants de la FGTB, en sont une émanation. Le gouvernement reste dans sa logique du XIXe siècle, qui est de croire que favoriser les plus riches, qu'ils soient des particuliers ou des entreprises, percolera un peu dans la population. Le gouvernement ne veut pas prendre la mesure de la gravité de la situation.
On va jouer les avocats du diable, mais le tax shift a profité aux bas salaires, les revenus disponibles sont en hausse... Vous n'exagérez pas un peu ?
Le tax shift ? C'est de la foutaise. Commençons par ça. D'abord, les hausses salariales ont été plus que compensées par la hausse des accises sur le diesel, par la hausse de la TVA sur l'électricité, par la hausse de certains médicaments et l'accès plus compliqué et plus onéreux aux soins de santé. Et surtout, il y a un vrai souci de justice fiscale dans ce pays. En 2017, les entreprises ont payé 14,5 milliards d'euros en impôt des sociétés. Et savez-vous ce qu'elles ont obtenu en subventions et réductions de cotisations sociales ? Treize milliards. On ne peut pas dire que les sociétés, et particulièrement les plus grandes, participent beaucoup à l'effort collectif. Quand j'explique cela à l'Union des classes moyennes (UCM) ou à la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), ils ont envie de me frapper. Je dis que l'UCM aurait intérêt à s'allier à la FGTB parce qu'on défend mieux les petits indépendants (rires).
On va vous rétorquer que l'emploi ne s'est jamais aussi bien porté....
Mais ce sont des flexi-jobs, des emplois communautaires à 500 euros et des emplois précaires défiscalisés, sans cotisations sociales. Où sont alors les effets retour tant attendus du tax shift ? C'est de l'enfumage...
Tout comme la hausse des revenus disponibles de 1,9 % projetée en 2019 par le Bureau du Plan ?
Non. Mais ce n'est pas la réalité. Ce qui compte, c'est la différence entre le salaire net en poche et le caddie à payer à la fin du mois. Et là, la réalité est très compliquée pour une couche croissante de la population. Du reste, la Commission européenne, dans ses prévisions d'automne, a montré que le pouvoir d'achat réel avait diminué de 1,7 % entre 2014 et 2018. Et ce qu'elle analyse est très sain : avec 100, que pouvait-on acheter en 2014 ? Et en 2018, combien ? Il n'y a pas plus sain comme calcul. L'OIT (Organisation internationale du travail, NdlR), il y a quelques jours, a aussi montré un recul net du pouvoir d'achat de 1,7 % sur les trois dernières années.
Donc pas question que vous acceptiez un blocage des salaires pendant deux ans dans le cadre de l'AIP, l'accord interprofessionnel ?
Non, jamais ! Il faut mettre un holà à la précarisation de la population.
Mais la loi est la loi....
Non, le gouvernement y a dérogé il y a quelques années en pratiquant un saut d'index. Nous demandons à ce qu'il y déroge ici aussi, pour tenir compte des attentes énormes des gens dans les entreprises. Sans cela, la paix sociale sera menacée, je le dis très sérieusement. Sans revalorisation salariale, ce sera explosif. D'ailleurs, le 14 décembre, qui sera le point d'orgue de la semaine de mobilisation syndicale, en front commun, on a appris que les secteurs du métal, de l'agro-alimenraire, de l'industrie, pour ne citer qu'eux, seront en grève dans les principales entreprises. Je pense aussi que ce jour-là, il y aura pas mal de gilets rouges dans la rue...
Votre exigence de revalorisation dans le cadre de l'AIP ?
Simple : +1,4%, en tenant compte de l'inflation et de la hausse de la productivité. Mais je ne me fais pas trop d'illusions. Le patronat sait qu'il peut compter sur le gouvernement pour entériner ses souhaits après l'inévitable échec de négociations, forcément à sens unique.
"Le budget belge ? Des chiffres à la va-comme-je-te-pousse ! Du camouflage…"
Il s'agit d'une colère sourde. Pour le moment. Mais, dit-il, " comment ne pas relayer les difficultés et parfois la colère des militants, des permanents, des gilets jaunes dans la rue… Il faut que l'on obtienne une revalorisation des minima sociaux qui, même avec l'enveloppe bien-être avec laquelle on ne cesse de nous bassiner, sont encore pour 90 % d'entre eux en dessous du seuil de pauvreté. Si je devais traduire cela, je dirais qu'il faudrait revaloriser le minimum salarial horaire à 14 euros de l'heure. Soit 2 300 brut par mois. C'est le montant estimé pour vivre dignement, pas pour partir à Ibiza toutes les semaines. Aux États-Unis, cette demande, qui profite à tous, y compris aux entreprises, puisque la productivité augmente, a été rencontrée. Pourquoi pas ici ? " On fait remarquer que le contexte budgétaire ne s'y prête peut-être pas, que la résorption du fameux handicap salarial en prendrait un coup. "C'est vrai que sur le plan budgétaire, c'est la catastrophe", réplique-t-il.
Les effets retour
À ce point-là ? "Oui, le gouvernement Michel a érigé en art le camouflage budgétaire. Si on lit bien les remarques de la Commission européenne sur notre budget 2019, on comprend qu'elle s'interroge sur la manière dont les effets retour du 'job's deal' ont été calculés pour compenser le coût de plus de 500 millions d'euros. La réforme de l'impôt des sociétés en prend pour son grade également. Où sont ici les effets compensatoires ? Et les recettes fiscales ? Là aussi, les évaluations budgétaires ont été réalisées à la va-comme-je te-pousse. Et ce n'est pas près de s'arranger vu qu'il manque 1 800 agents dans l'administration fiscale. Et je ne parle pas des problèmes d'endettement qui, c'est vrai, sont un fameux fardeau pour la Belgique. "
Pas besoin de le pousser très fort. Robert Vertenueil n'y va pas par quatre chemins : "Tout le budget repose sur des effets retour non vérifiés. On va me dire que l'emploi a augmenté, bien sûr…" On n'osait le lui dire… " Mais c'est un peu vite oublier que le gouvernement Michel ne s'est pas trop mouillé avec les effets attendus du job's deal. Il prévoit 12 500 emplois supplémentaires. Mais si je ne m'abuse, ce sont près de 150 000 emplois qui attendent preneur. Cela fait cher l'emploi subsidié, non ? " L'homme se lève. Il voudrait aussi parler de la fumisterie des pièges à l'emploi. Selon lui, l'écart entre salaires et allocations de chômage s'est agrandi, oui, mais en abaissant les allocations, à cause de la dégressivité, "qui comporte quelques mauvaises surprises…" Ce sera pour une prochaine fois…
Le coup de gueule
"Le SP.A avec la N-VA à Anvers, ça fait mal"
Politique. Il en avait rêvé. Et il y croit toujours, à cette arrivée au pouvoir de tous les partis de gauche (PTB, Écolo et PS) après les élections de mai. Alors, pensez, la probable association des socialistes flamands du SP.A et des nationalistes de la N-VA, ça lui a fait mal. "Je ne comprends pas, dit-il trois fois de suite. La campagne du SP.A était intéressante. Je partageais leur approche, mais avec cette alliance, l'acte posé à Anvers n'est absolument pas en concordance avec leurs propos. Et ça, ça fait mal…" Le leader syndical n'en dira pas plus. On le relance sur les "gilets jaunes". "Les gens en ont marre. Ils s'expriment. Il peut arriver qu'il y ait des débordements, je peux le comprendre. Pas les accepter. Il faut immédiatement calmer une personne qui pète les plombs. Mais elle avait au départ de bonnes intentions. J'espère qu'on fera toujours bien la distinction avec ces casseurs, ou ces membres de groupuscules extrêmes qui polluent le message, et sur lesquels toute l'attention médiatique se porte. Oserais-je dire que les médias ont une part de responsabilité ? Je le pense, en tout cas. Le ras-le-bol exprimé par les 'gilets jaunes' mérite mieux que les images de pillage ou des articles sur les cas extrêmes dans Sudpresse."
