Remplacement des F-16 : manipulations au sommet de l'armée ?
- Publié le 21-03-2018 à 22h45
- Mis à jour le 22-03-2018 à 07h42

Le doute s'installe sur des manipulations au sommet de l'armée. Des officiers sont écartés. Est-ce le début d'un "F-16-gate" ? Tout porte à le croire après le coup de tonnerre qui a frappé la tête de la Défense, mercredi en fin de journée : deux généraux et deux colonels font temporairement un pas de côté, le temps du déroulement de l'enquête sur la non-transmission de rapports concernant la prolongation possible des F-16 au ministre de la Défense, Steven Vandeput. Parmi ces hauts gradés, le général Frederik Vansina, commandant de la Force aérienne belge, et le colonel Harry van Pee, directeur des achats.
Pour rappel, mardi, des parlementaires socialistes flamands et francophones ont diffusé dans la presse des extraits de mémos, rédigés par Lockheed Martin, fabriquant du F-16, à la demande d'un responsable de la Force aérienne. Un premier rapport du 26 avril 2017, affiné par un second, du 12 février 2018, stipule que la capacité de vol de certains F-16 belges peut être prolongée de plusieurs années.
20 F-16 encore en 2035
Jusqu'ici, le processus de leur remplacement reposait sur l'idée que les F-16 belges devaient être progressivement retirés du service entre 2023 et 2028. Consulté par nos soins, le rapport de Lockheed Martin stipule que ces avions ne devraient être retirés du service qu'à partir de 2029 pour les premiers, jusqu'à 2035 pour une vingtaine d'entre eux.
Voilà qui pourrait changer fondamentalement la donne, l'urgence de remplacer les avions vieillissants par de nouveaux ne s'imposant plus. Sauf que le rapport concerne la cellule de l'avion, pas son armement ni ses capacités face à un adversaire plus moderne et plus puissamment armé. "Il y a encore des Spitfire qui volent", a dit M. Vandeput en commission de la Défense de la Chambre. Pour de nombreux experts, et pas seulement les industriels intéressés, il y va de notre crédibilité internationale et de la survie des pilotes en opérations.
Quoi qu'il en soit, face à ces révélations, le Premier ministre Charles Michel (MR) a demandé que des enquêtes interne et externe au département de la Défense soient diligentées. Mis en porte-à-faux, le ministre de la Défense, ainsi que le chef de l'armée (ChoD), le général Marc Compernol, se sont entretenus avec plusieurs hauts gradés. D'après le communiqué officiel, "Ces personnes ont proposé de se retirer de leurs fonctions le temps de l'enquête. Elles restent disponibles pour l'enquête."
Qui sont ces hauts responsables ? Il y a d'abord le général aviateur Frederik Vansina, brillant responsable de la Force aérienne, qui n'a jamais caché son intérêt pour le F-35 de Lockheed Martin justifié, selon lui, par les capacités furtives de l'avion et l'évolution de la menace mondiale, notamment russe.
Un processus de remplacement ralenti
L'on trouve ensuite le colonel Harold van Pee, responsable des achats à l'état-major. A ce titre, il dirige la cellule ACCaP (Air Combat Capability Program), chargée d'évaluer les offres des deux candidats officiels au remplacement des F-16, le F-35 de Lockheed Martin et le Typhoon d'Eurofighter. Harry van Pee chapeaute quatre officiers ainsi que les trente-trois experts, répartis en cinq groupes de travail. Il rapporte à Fred Vansina. Cette cellule temporairement décapitée, le processus de sélection d'un remplaçant au F-16 est, à tout le moins, ralenti.
Les deux autres officiers à l'écart rapportent au général Rudy Debaene, patron de la DGMR, Direction générale du matériel et des ressources. Il s'agit du général d'aviation Luc Roelandts, chef de la division Marchés publics au sein de la DGMR, et du colonel Peter Letten, patron du matériel volant.
Entre-temps, certaines langues se délient au sein de la Grande Muette. Ainsi, la VRT a pu accéder à des échanges de courriels incitant à la discrétion concernant la prolongation possible des F-16 au-delà des 8 000 heures de vol fatidiques, ceux qui détenaient les rapports de Lockheed Martin au plus haut niveau ne les ayant pas transmis au cabinet du ministre.
Ce dernier, qui a toujours fait de la transparence son cheval de bataille dans ce dossier, reste fragilisé. Qu'un ancien chef de cabinet adjoint, Simon Put, soit maintenant consultant - entendez lobbyiste - pour Lockheed Martin, fait indéniablement tache.
Une commission de la Défense bafouée
Il n'y a qu'à espérer que toute la vérité soit faite sur ce dossier, notamment face à la commission de la Défense de la Chambre, qui s'est réunie deux fois en deux jours. Mercredi, Georges Dallemagne (CDH, opposition) a obtenu qu'une date limite soit fixée pour l'audition des principaux intervenants, dont Harry van Pee et Frederick Vansina : ce sera le 18 avril.
Lui qui "a toujours plaidé pour une défense crédible" se dit "choqué" par le fait qu'on ait toujours avancé le cap des 8 000 heures de vol pour remplacer les F-16. Certains hauts responsables ont-ils sciemment menti par omission ? "Cela montrerait la volonté d'une partie de l'armée de ne pas nous donner toute l'information, alors que les jeux se jouent ailleurs. Dans ce cas, il n'y a plus qu'un simulacre de débat." Le député humaniste compte sur les quatre prochaines semaines pour que "notre confiance ébranlée soit restaurée et que nous ayons le sentiment de prendre de bonnes décisions".
